L’ alpe ou la plage ?

 

Il y a bien des façons de vivre le bonheur, et de l’habiter. Deux d’entre elles, au moins, méritent qu’on s’y attarde, tant elles semblent caractériser l’espèce humaine dans son ensemble et dans sa diversité. Elles pourraient avoir pour théâtre l’alpe ou la plage.

Il y a d’abord ceux qui, parmi nous, sont à la recherche du bien-être. Qui nous en voudrait ? L’aspiration est d’autant plus forte et d’autant plus légitime qu’elle se fonde sur l’expérience, plus ou moins douloureuse, de la vie humaine. Qu’est-ce, en effet, que vivre, sinon lutter, et donc, d’une certaine façon, souffrir ? Or, quoi de plus agréable que cette sensation, procurée par la satisfaction de nos besoins physiques, loin de toute tension psychologique, et que nous appelons, tout simplement, le bien-être. Nous guette ici un contresens, doublé d’un malentendu. Pour certains, en effet, le bien-être est synonyme d’aisance matérielle, avec tout ce qu’elle peut entraîner, dans ses excès, de dérives et de désordres. Le matériel – rien que le matériel. Le corps – rien que le corps. Horizon limité, s’il en est. Raisonner ainsi réduirait considérablement le sens et la portée du mot « bien-être ». A vrai dire, ce dernier ne peut réellement se comprendre qu’à la lumière de son strict antonyme : le « mal-être », mot récent et jargonnant qui n’a fait qu’une bouchée du modeste « malaise », pour s’installer durablement dans la cour de certains grands ! Convenons-en : ce néologisme a, du moins, un pouvoir bénéfique. Il redonne au mot « bien-être » le sens qui lui revient tout légitimement : celui de sensation agréable, liée, avant tout, au plaisir du corps. Ainsi perçu, le bien-être n’est pas très éloigné du bonheur – du moins de celui que l’on goûte dans l’acceptation pleine et entière de la réalité et de ses joies toutes simples.

 

 

Nous sommes loin ici de ceux qui voudraient assimiler le bien-être à l’hédonisme antique, fondé, on le sait, sur la recherche exclusive du plaisir et de sa satisfaction immédiate. Non, stricto sensu, le bien-être est une aspiration normale, légitime, de l’espèce humaine. Qui, par exemple, oserait nier que la mer et ses plaisirs, dispensateurs, par eux-mêmes, de bien-être, ne seraient pas ainsi une composante, bien réelle, du bonheur ? Allons plus loin : une plage estivale, certes, procure le bien-être mais peut aussi susciter un désir – le désir de départ vers des destinations lointaines et inconnues. Le réel peut ainsi s’ouvrir sur l’infini et l’horizon n’est, dès lors, qu’un mirage, qu’une limite fragile, incertaine, mouvante, donnant accès au rêve et donc au bonheur. Bien-être et bonheur constituent, pour l’homme, deux aspirations essentielles, naturelles et complémentaires – aspirations à un mode de vie à la fois horizontal et vertical.

 

 

Car l’alpe, aussi, peut séduire l’homme. Le bien-être – le bien-être purement physique – n’en est jamais, d’ailleurs, totalement absent. Qui d’entre nous, en effet, après une rude randonnée en montagne, n’a pas éprouvé la sensation toute simple du bien-être, la joie saine et robuste du dépassement de soi, dans une sorte de devoir accompli ? Car l’alpe, c’est l’effort, c’est la conquête, c’est la montée, c’est la progression, lente mais avide, vers un point sublime qui, tour à tour, se dérobe et s’entrevoit, à l’image même de nos propres aspirations. L’alpe, c’est le miroir de l’homme, c’est surtout le bonheur, le bonheur profond qui transcende le pur et simple bien-être. « Plus d’un homme qui oubliait Dieu dans la plaine s’est souvenu de lui aux montagnes », aimait à dire Rodolphe Töpffer, en connaisseur éclairé des cimes. L’alpe est le rendez-vous de tous les conquérants de l’inutile, du pèlerin de la beauté, de l’homme éternellement assoiffée de bonheur.

 

Le bonheur a, en l’homme – ce mendiant du ciel – plusieurs entrées. Une entrée proprement humaine, terrestre : son corps, siège de bien-être. Une entrée spirituelle : son esprit et son âme, qui donnent accès à la beauté.

 


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Un commentaire pour “L’ alpe ou la plage ?”

  1. Bien jolies définition de l’Homme:
    « ¨Pélerin de la beauté » et
     » Mendiant du ciel »


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