Dietrich Fischer-Dieskau. Disparition d’un géant.
Dietrich Fischer-Dieskau vient de nous quitter. Définitivement. Son retrait de la scène, voici tout juste vingt ans, marquait déjà une étape décisive dans la carrière hors norme du baryton allemand. Le 18 mai dernier, sa voix – une voix reconnaissable entre toutes – s’est tue définitivement, emportant avec elle ses trésors et ses secrets.
Pendant plus d’un demi-siècle, l’artiste aura brillé d’un éclat sans pareil sur les scènes lyriques du monde entier, tout en accordant au lied allemand ses lettres de noblesse. L’opéra ? La taille de l’artiste, immense, qu’il sut mettre au service de la suprême élégance, sa diction sans égale, liée, chez lui, à une noblesse naturelle, son chant, pur et aérien, s’élevant dans la nuit des hommes, tout aura fait de lui un phénomène à part dans l’histoire de l’interprétation du chant. Verdi (Rigoletto) eut beau le séduire, tout comme Wagner (il fut un remarquable Amfortas dans Parsifal ), c’est à Mozart que Fischer-Dieskau prêtera sans doute le plus son talent, au disque comme à la scène. Le Comte Almaviva, des Noces, c’est lui. Don Giovanni, c’est lui. Papageno, l’oiseleur si truculent de La Flûte enchantée, encore lui.A la scène, « DFD » fut un insatiable Protée.
Mais d’où Fischer-Dieskau tirait-il donc les trésors de son art ? Avant tout, d’une diversité de dons tout à fait exceptionnelle. Mieux qu’aucun autre, il savait se glisser dans la peau d’un personnage pour mieux en traduire la spécificité. Qui ne se souvient, par exemple, de son entrée en scène en Papageno, modulant, sur l’instrument magique, des mesures que Mozart lui-même, dit-on, fredonna à l’extrême bord de la mort : « Der Vogelfänger bin ich ja, // Stets lustig, heisse, hopsassa ! » « C’est moi, l’oiseleur, // Toujours joyeux, hop là ! » ? Qui n’a en mémoire, dans Don Giovanni, la chanson doucereuse du séducteur à l’adresse d’une Donna Elvira, sans cesse abusée ? « Deh,vieni alla finestra, o mio tesoro. // Deh, vieni a consolar il pianto mio. // « Divine, mon trésor, viens à la fenêtre.// Déesse, viens consoler mon cœur. » Même douceur – mais non feinte, cette fois – dans l’Orphée et Eurydice de Gluck, où le chanteur, incarnation d’Orphée, traduit, en des accents de pure beauté, la perte de l’être aimé. « Ach, ich habe sie verloren,// all mein Glück ist nun dahin ! »
Dons multiples, oui, mais aussi âpre métier, acquis tout au long d’un interminable labeur. Si Fischer-Dieskau jouit aujourd’hui d’un prestige sans pareil, c’est parce qu’il sut unir en lui, et dans la perfection, science de l’acteur et sens inné de la musique. « Dans un opéra, écrit-il, le chanteur-acteur doit [...] couler sa voix dans celle qu’il prête au personnage qu’il incarne; dans chaque scène, dans chaque inflexion, il enrichit sa création de ces innombrables chatoiements de l’expression qui font d’une fiction un être vivant. » Tout est dit ici de la subtile alchimie qui préside au destin du chanteur. C’est de cette harmonie, de cette fusion sans faille entre acteur et chanteur que naît sans doute la merveille Fischer-Dieskau.
Merveille qui ne se limite pas au répertoire lyrique. Comme tous les artistes d’exception, un Hermann Prey ou une Elisabeth Schwarzkopf, Fischer-Dieskau cultivait avec amour – peut-être même avec prédilection – l’art intimiste du lied. Ceux qui, comme moi, eurent le bonheur de l’entendre dans un récital de lieder, accompagné, notamment, d’un de ses meilleurs complices, Sviatoslav Richter, n’oublieront pas de si tôt sa prestance naturelle ni son élégante nonchalance, liées l’une et l’autre à une suprême économie de gestes; ils n’oublieront pas ce chant, venu d’ailleurs, puisé aux sources mêmes de l’âme. Maître du souffle et du silence, maître du rythme et de l’inflexion, Fischer-Dieskau, tout particulièrement, peut-être, dans le lied schubertien, semblait vraiment au sommet de son art. Comme chez Mozart, la mélodie, ici, trouve sa terre d’élection. Son royaume. Intériorisation des sentiments, maîtrise de l’émotion, noblesse du chant, et surtout sens aigu de la poésie, tout contribuait à faire de Fischer-Dieskau l’interprète idéal de Schubert. Notre bonheur à nous provient de cette beauté sonore qui transfigure la vie, en lui donnant sens et saveur. « Le récital de lieder, aimait à dire Fischer-Dieskau, procure des bonheurs uniques. Il vous oblige à plonger au cœur de la poésie, à situer les textes dans un bain culturel, beaucoup plus intensément que dans un opéra, soumis au metteur en scène. Avec les lieder, vous restez votre propre musicologue, chef et metteur en scène. »
Ne boudons pas notre bonheur si, à l’écoute du Voyage d’hiver, nous savourons, note après note, la beauté un peu sombre d’un art de lumière qui,mieux que nul autre, sait transfigurer la vie.


Vous aussi ,Bernard, en écriture vous pratiquez « un art de lumière » .Cet art , comme tous les autres ,n’est pas un art aisé.Si le Divin l’inspire , il devient lumineux.
« La Poésie n’est-elle pas ,selon Dante, la petite fille de Dieu ? »
La vôtre donne raison a cette belle phrase.