Eloge du pied

Allez, rendons-nous à l’évidence. L’été est bel et bien fini, et ce ne sont pas les derniers feux de l’été indien, feux pourtant si généreux, qui y changeront quelque chose. La lumière automnale n’est pas celle de l’été. Les jours baissent, et sensiblement. La moiteur gagne insidieusement le corps engourdi. Fini l’été. Finie la flambée des sens. Place à l’automne qui, pour des esprits chagrins, pourrait n’être que la morne antichambre de l’hiver. Place à l’automne et à ses ors somptueux, à ses pourpres sanguinolents. Place, aussi, à nos corps jamais à l’abri d’une sourde somnolence. Nos corps, c’est-à-dire, nos mains, nos bras, notre visage, mais aussi nos pieds, ces serviteurs discrets, effacés, et pourtant si nécessaires, si efficaces ! Tellement discrets, tellement effacés que nous finissons quelquefois par les oublier, tant ils font mécaniquement partie de nous-mêmes. Oui, l’automne est là, et bien là. Qui s’en plaindra ? C’est la fête de la marche. C’est la fête du pied.

 

Notre visage peut, à tout instant, se tourner vers le ciel et vers les étoiles. C’est son pouvoir de s’orienter ainsi à sa guise. Et cette mobilité même fait de nous des êtres supérieurs, dans les deux sens du terme, à la fois, physique et symbolique. Nos bras sont faits pour serrer et pour embrasser. Ils font corps avec nous et sont organiquement liés à notre pensée qui leur soumet les ordres qu’elle souhaite voir exécutés. Nos mains orientent souvent notre tendresse, quand elles ne se joignent pas pour prier.

Mais nos pieds? Trouveront-ils un avocat pour les défendre ? Tête, bras, mains, forment l’unité supérieure de notre être, et notre buste peut légitimement s’enorgueillir de cette noble harmonie. Avec eux trois, nous sommes un. Et voici que, sans crier gare et prolongeant cette belle ordonnance, notre corps, soudain, perd de sa supériorité en se pliant à des membres inférieurs. Nous croyions être un et, soudain, nous devenons bi-, comme bipèdes. De personnes que nous étions, nous semblons devenir des êtres impersonnels. Pis encore – s’il faut en croire le verdict populaire qui assène son « Il / Elle est bête comme ses pieds! » à l’adresse de quiconque jugé intellectuellement indigent…Nos pieds seraient-ils donc si « bêtes » que cela? Pour être inférieurs, seraient-ils, pour autant, des membres inutiles, voire méprisables? Il est permis d’en douter. Sans eux, en effet, que pourrions- nous faire? Pas grand chose, à vrai dire. Et s’ils sont modestes, est-ce une raison de leur dénier tout prix?

Sans pieds, pas de marche, bien sûr, et donc, pas de mouvement, pas d’élan. Avec eux,c’est le sol tout entier que nous pouvons fouler. Avec eux, nous pouvons, à notre guise, accélérer le pas, le ralentir, le suspendre. Nous pouvons sauter et gambader, tels des enfants. La marche, dès lors, n’est plus un art mineur. Elle engage notre être tout entier, sans faire de discrimination entre nos différents membres. Elle est une fête pour tous nos sens, pour tout notre corps, et un hymne à la création.

Il est peut-être temps, si nous avons un différend avec nos pieds, de nous réconcilier avec eux. Et, de même qu’il existe une spiritualité de l’art, il pourrait exister une spiritualité de la marche. Nos pieds, alors, pourraient devenir des aides, non pas tant physiques, matérielles, que spirituelles, pour chanter la gloire de Dieu. Le réel est beau. Le réel est bon. Savourons-en la beauté. Ne boudons pas notre bonheur.


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Un commentaire pour “Eloge du pied”

  1. Tous mes remerciements pour ce nouveau contact qui me permet de découvrir des textes superbes avec des envolées spirituelles qui me touchent.
    Nous allons en Bretagne ces jours-ci, je ne sais pas si nous passerons à Angers mais je vais essayer de me procurer ton nouveau livre sur le bonheur.
    En attendant je communiquerai ce bel éloge du pied à ma podologue qui me tient souvent des propos louangeurs pour nos extrémités souvent négligées ou/et critiquées..
    Bien amicalement.
    Madeleine Audoux


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